Jadis, au temps où les seigneurs régnaient sur leurs terres, un certain Coffius aurait donné son nom à ce lieu tranquille, perché comme un observatoire sur la vallée de la Loire.
Au fil des siècles, les cloches de Saint-Pierre ont rythmé la vie des hommes et des femmes de Couffé : laboureurs, artisans, bateliers descendant vers Ancenis, tous partageaient la même lumière, celle qui glisse sur les toits d’ardoise et fait scintiller les champs après la pluie. Sur la route de Mouzeil, le château de La Roche veillait, fier et discret, témoin des fêtes, des serments et des tempêtes.
Lorsque la Révolution souffla sur la France, les pierres du château tremblèrent ; les cris des guerres vendéennes montèrent jusqu’aux coteaux. Mais Couffé, fidèle à son âme paisible, se releva dans le silence du XIXᵉ siècle, entre reconstruction et mémoire.
Aujourd’hui encore, les chemins creux et les vieux murs moussus semblent raconter ces siècles passés. Dans la lumière d’un soir d’été, on pourrait presque entendre les pas des anciens seigneurs, ou le rire des enfants jouant près du clocher. Couffé, petite terre du pays d’Ancenis, continue d’écrire son histoire — celle d’un village simple et fier, enraciné dans la beauté du temps.
Hier encore, le Populaire annonçait la triste nouvelle de la mort de Jean Jaurès. Les rumeurs de guerre se répandent comme une traînée de poudre. Dimanche, après la messe, le secrétaire de mairie a encore parlé de la tension qui monte, juché sur son petit rocher près de l’église. Après avoir rappelé qu’il fallait déclarer la récolte, il a longuement expliqué que le gouvernement se réunissait tous les jours pour faire face à l’inévitable. Tout cela n'a fait qu'ajouter à l'inquiétude générale.
Le curé, un homme grave et respecté, a le visage sombre des mauvais jours alors qu’il traverse la place qui sépare son presbytère de la majestueuse grille du château de La Contrie. Il veut avoir l’avis d’Urbain Charette de la Contrie, lointain descendant du généralissime des guerres de Vendée, sur ce qui se prépare. Les rumeurs font état d’une mobilisation et le curé a besoin de connaître la vérité pour rassurer les âmes troublées. Il veut en avoir le coeur net et savoir ce qu’il en est. Sa longue soutane noire soulève par endroit de petits nuages de poussière. Son pas est décidé. Les quelques attelages qui passent sur la route rejoignent les champs. La moisson bat son plein et le bourg est presque désert.
Très loin de toute ces préoccupations qu’il ne saisit pas encore très bien, Louis préfère courir les bois de la Roche en faisant s’entrechoquer ses sabots, entre les rochers de la Mainberthe pour descendre jusqu’au frêle pont de bois qui enjambe le Donneau qui n’est plus qu’un minuscule filet d’eau. Le mois de juillet a portant été pluvieux et de nombreux orages ont déchiré le ciel du village. Mais, en ce milieu d’été, le petit cours d’eau est à l’agonie.
Louis aime la lumière et l’odeur de ces sous-bois qui entourent la belle demeure pour partie de style renaissance, en pierres de tuffeau de Tourraine, avec son clocher en dentelle de pierre qu’est le château de la Roche. Au dessus des fenêtres, une croix d’azur, les armes de la famille De la Rochemacé, est sculptée directement dans la pierre. Une fleur de lys a été dessinée avec les ardoises sur le toit d’une des tourelles. De la vigne vierge envahit les murs du logis. Dans la cour pavée de grosse pierres, après le porche, ce ne sont que carrioles, barriques et autres outils pour les champs et les vignes. Lorsque sonne le clocheton du château, Louis aime observer depuis la lisière du bois, allongé dans l’herbe, le ballet du nombreux personnel à la disposition du châtelain : la cuisinière, une forte femme qui fait de grands gestes mais dont on ne comprend rien à ce qu’elle dit, le grand valet de chambre d’une rigidité toute protocolaire qui semble tout droit sorti d’un roman d’Henry James et le jardiner qui court de l’un à l ‘autre en se tenant la tête. Sous le grand porche qui donne accès à la cour intérieure, le chauffeur de Monsieur observe la scène en fumant sa pipe. Sa longue moustache n’arrive pas à dissimuler son sourire moqueur. Sur la grande pelouse, insensible aux cris et jérémiades, l’âne continue de paître.
Louis a parfois la chance de voir sortir du garage hippomobile attenant à la bâtisse un joli cabriolet dont on n’aperçoit pas les occupants. Il le regarde passer devant l’âne, traverser la cour arrière dans un nuage de poussière, contourner le bâtiment en passant devant la véranda qui vient d’être construite avant de disparaître vers le bourg, bringuebalant sur les pierres de l’étroit chemin qui descend jusqu’à l’église. Il aperçoit quelques fois Marie-Anne, la chambrière, qui lave le linge dans la douve sud. Plus qu’une réelle douve, il s’agit plutôt d’un petit cours d’eau à fleur de sol au bord duquel un petit quai en bois a été aménagé pour permettre la lessive. Elle a parfois du mal à respirer et semble même s’étouffer. Elle se relève alors péniblement, le front ruisselant de sueur, cherchant l’air qui semble fuir avant de tomber à genoux en toussant. Puis, au bout de quelques minutes, elle recommence à lever le battant sur la lessive, interrompue par une toux de plus en plus faible
Derrière elle, deux jeunes garçons attendent le signal pour emporter le grand chaudron d’eau chaude qui fume encore. Caché sous l’ombre des chênes du bois, Louis réalise soudain qu’il est probablement l’heure de rentrer. Aussi vite que lui permettent ses galoches, il descend le chemin vers l’église, bifurque vers la scierie du bas du bourg avant d’emprunter le pont de l’ancienne voie romaine, aujourd’hui la route de Nantes. Recherchant la fraîcheur, il longe le mur d’enceinte du château de la Villejegu puis monte vers la croix de la Tonnerie, sous un soleil de plomb. Son hameau est isolé. Du côté sud, Cuette surplombe en plateau le ruisseau de la loge aux moines et à l’opposé descend en vastes champs vers Couffé. Du sommet de la Tonnerie on aperçoit d’ailleurs le fier clocher de Couffé dominant la campagne alentour. Une véritable image d’Epinal.
Louis-Marie, son père l’attend sur le pas de la porte, les poings sur les hanches. Il porte un petit gilet noir sur une chemise de flanelle blanche dont les manches sont relevées et un pantalon de velours marron. Louis hésite un instant avant d’avancer vers ce père qui, lui tournant subitement le dos, entre dans l’ombre de la maison. Le spectacle qu’il découvre en entrant dans la grande pièce au sol en terre battue qui sert aussi bien de cuisine que de chambre, le laisse perplexe. Ses deux sœurs, Marie et Madeleine sont assises à la grande table, face à leur mère, Marie-Françoise, qui pleure doucement, le visage dans ses mains. Son père, s’est appuyé à la cheminée, exceptionnellement éteinte, le regard dans le vide. Louis interroge sa sœur aînée, Marie, du regard. Le garde-champêtre du village vient de passer, apportant une bien mauvaise nouvelle. Mais au moment même où Marie allait poursuivre, dans le lointain, le tocsin retentit.
Il est 16 heures ce premier août 1914. La guerre est déclarée.